Une version basse résolution, pour ceux qui ont une connexion internet lente, est visible sur la page où est reproduit le texte de l'homélie (voir le lien à la fin de cet article)
Prédicateur souvent facétieux et truculent, Maurice Lelong o.p., originaire d'Estrées, au nord de Saint-Quentin, a donné dans son homélie sur le Maroilles, une page d'anthologie : sans doute le plus beau texte littéraire sur le fromage de Maroilles. Prononcée et radiodiffusée en 1961, dans le cadre des festivités du millénaire du fromage de Maroilles, cette homélie savante et souriante eut, en son temps, un succès mérité. La bande son de ce film est un enregistrement sur disque (Soder) que réalisa Maurice Lelong pour accompagner la sortie de la "Célébration du Fromage" chez son éditeur Robert Morel en 1961 (maquette d'Odette Ducarre). Cette "Célébration" comportait un texte inédit et le texte complet de l'homélie prononcée quelques mois plus tôt à Maroilles.
Auteur prolifique, Maurice Lelong obtiendra l'année suivante le prix de l'humour noir pour sa "Célébration de l'art militaire" chez le même éditeur. On peut se reporter, sur ce blog, aux billets que j'ai publiés sur ses "célébrations" de l'âne, de l'oeuf, de l'andouille (d'autres viendront).
Le texte complet de l'homélie est disponible sur ce blog. Il vous suffira, au bas de la colonne de droite de ce blog, à la rubrique "Documents", de cliquer sur le lien "Celebration Maroilles", je vous conseille de faire un copier coller dans votre traitement de texte car le texte est assez long et mérite d'être imprimé. Vous pourrez ensuite revenir au blog en cliquant sur l'imagette de l'âne vert.
Pour le film je remercie Odette Ducarre, Jacques Métille, le RP Kim-en-Joong o.p. et l'association des Amis de Robert Morel qui m'ont prêté leur concours et une partie des documents qui figurent dans le film.
Remerciement spécial aussi à Claire Halleux et à ses collaborateurs (trices) qui, à la ferme de la Fontaine d'Orion, à Haution, Thiérache de l'Aisne, fabriquent, à mon goût, le meilleur et plus onctueux Maroilles que je connaisse. (cette information n'est pas sponsorisée !)
Mémorial aux 7 moines de Tibhirine au monastère cistercien de Notre-Dame de l'Atlas
(merci à b. Laurent pour cette photo)
Bien sûr, j'ai pensé plus particulièrement à eux aujourd'hui à cause du film de Xavier Beauvois, "Des hommes et des dieux", qui a raté de si peu, semble-t-il, aujourd'hui, la palme d'or à Cannes. Film que je n'ai pas vu bien entendu, je n'étais pas à Cannes et il sortira seulement sur les écrans en septembre, mais dont j'ai lu les critiques élogieuses, comme vous tous sans doute, dans la presse de la semaine écoulée.
Comment expliquer au public, sans doute largement incrédule, de ce blog que je vis depuis 1996 très souvent en communion avec les belles figures de paix de ces sept moines cisterciens ?
Ceux qui me connaissent savent que je vis aujourd'hui sur un lieu cistercien mais une histoire d'adolescence bien singulière me rattache bien plus profondément au courage, à la modestie, au silence, à l'abnégation de soi, à la foi respectueuse de l'autre, des sept moines de Tibhirine. Dans les dernières années, si violentes aux vivants, de la première guerre d'Algérie, l'adolescent que j'étais, élève dans le technique et voué à une mobilisation sans sursis, était déterminé à échapper à cette guerre absurde et cruelle. Passer le bac comme candidat libre ouvrait la voie d'un sursis, c'était une voie de ruse plutôt modeste, je pouvais aussi me déclarer objecteur ou déserter, ce qui impliquait la prison et un prix à payer élevé, je n'en avais sans doute pas tout à fait le courage et cette détermination m'isolait dans mon milieu familial et scolaire. Je réussis à passer le premier bac comme candidat libre l'année même qui clôturait mes études techniques. Ensuite j'entrepris de passer le deuxième bac (philo, c'était assez culotté pour quelqu'un qui avait passé le 1er bac technique) en suivant des cours par correspondance tout en travaillant. A quatre mois du bac je me trouvai en grande difficulté dans mon travail de pion dont je dus démissionner. Les moines de l'abbaye de Cîteaux, mis au courant par un ami de mes projets et de mes difficultés, me donnèrent alors asile à l'hôtellerie de l'abbaye où je pus préparer dans la sérénité ce bac que je réussis.
L'espace de liberté qu'ils me donnèrent fût magnifique et sans contrepartie : le père portier veillait sur mon confort, j'étais libre d'assister aux offices à ma convenance, j'avais accès au jardin et à la ferme de l'abbaye où je croisais, dans le respect de leur silence, les moines de la communauté affairés au travaux des champs et du jardin. Au réfectoire de l'hôtellerie où je prenais mes repas, le plus souvent seul, un petit haut-parleur me reliait au réfectoire des moines où l'un deux lisait, "recto-tono", un livre pour les frères assemblés. J'ai toujours dans ma bibliothèque le livre que la communauté "lisait" ainsi durant les quelques mois de mon séjour : "L'Empire des steppes" de René Grousset. C'est un livre remarquable sur l'histoire des civilisations nomades d'Asie Centrale (Attila, Gengis-Khan, Tamerlan), travail d'historien au demeurant fort éloigné des clichés sur les "huns" du manuel d'histoire Mallet-Isaac de mon enfance. Choix de lecture à bien des égards surprenant dans une abbaye cistercienne mais qui témoigne que la curiosité et le respect de l'autre de Tibhirine étaient déjà bien ancrés dans le silence de la vie cistercienne de cette époque.
De ces années m'est resté, moi qui suis si éloigné d'être un croyant exemplaire comme de prétendre à la sainteté, fut-elle minuscule, une fidélité inexpugnable, à un article du credo de mon enfance : la foi en la communion des saints. Je ne dirai rien aujourd'hui des autres articles de ce "credo" qui ressortissent pour moi des mystères de la vie et du secret des cœurs.. Je vous donne simplement à écouter (la voix y est plus importante que l'image), en attendant le film de Xavier Beauvois, un petit film sur Tibhirine trouvé sur la toile.
Dessin d'Yves Chaland - Faire la fête au rhinocéros ?
Nuit des musées à Vervins, le week-end passé. Et une bonne surprise car ce petit musée, qui était quelque peu à l'abandon lors de mes dernières visites, s'est enrichi de pièces remarquables sur l'histoire de la ville et elles sont données à voir de manière assez savante et agréable. Un objet m'a cependant intrigué, il ne faisait pas encore tout à fait nuit, dans la cour de ce musée : un rhinocéros ! Est-ce que, comme les abeilles, ces animaux en seraient réduits à se réfugier dans les villes pour échapper à leurs prédateurs ? En fait c'est une statue à l'abandon au fond de la cour, un rhinocéros monumental dans le style Tinguely (un artiste que j'aime), la vélocité en moins. Pas de socle, pas de notice, elle est en déshérence dans un carré d'herbes folles. Au moins, se dit-on, ce rhinocéros ne mourra pas de faim ! Mais il commence à rouiller, ce n'est pas très grave car l'artiste n'a pas utilisé des matériaux de première jeunesse et ce qui relève de la patine ou de l'état original est difficile à déterminer.
Un informateur, dont je tairai le nom (je protège toujours mes sources), me dit que la bonne ville de Vervins a acquis cette œuvre pour la somme bien modique, compte tenu du poids de la chose, de 6 000 Euros, et qu'elle semble, depuis lors, s'en désintéresser.
Rhinocéros - oeuvre d'un artiste inconnu dans la cour du Musée de Vervins
Alors je risque une supplique à la municipalité de Vervins : je suis prêt à accueillir de façon temporaire et contractuelle cette oeuvre en dépôt dans mon jardin, je la mettrai sur une socle, je rédigerai une notice sur l'artiste qui l'a réalisée, et créerai autour d'elle une petite placette que j'aménagerai pour l'occasion pour l'agrément de mes amis et de mes visiteurs. Cette placette je la baptiserai "Place des vieux chinois lubriques", pour rappeler à chacun le tribut que l'animal paie (enfin ce qu'il en reste en Afrique) aux forfanteries libidineuses de cette population qui, dit-on, use et abuse de la poudre de corne de rhinocéros.
Une alternative plus pédagogique serait que la ville de Vervins baptise elle même une telle place (le grand rond point sud de la ville n'a pas vraiment de nom par exemple) et y installe le rhinocéros en son centre. Pour que le résultat soit probant, en terme de développement durable, il serait souhaitable que la ville de Vervins se "jumelle" ensuite avec une grande ville chinoise. Post scriptum : s'il s'agit d'un rhinocéros "sans papiers" et que la discrétion de sa présence à Vervins est une ruse pour tenter de le faire échapper aux épigones de Mr Besson, je retire immédiatement ce billet de mon blog, donc merci de m'en avertir le cas échéant !
Aujourd'hui à Guise, aux portes même du projet Utopia, et jusque dans le périmètre de l'ancien Familistère de Jean-Baptiste André Godin (pavillon Landrecies), prospèrent les marchands de sommeil tandis que la déshérence s'étend au coeur même de la ville ancienne. Peut-on produire du sens, sur un projet de lieu de mémoire ambitieux sur l'oeuvre de Godin, lui qui fonda sa réflexion sur cette misère ouvrière et urbaine de son temps, sans règler ce problème ? C'est la question que je pose depuis plusieurs années, à l'occasion des inaugurations et festivités qui se tiennent au Familistère, aux politiques qui ont la bonté de m'écouter. Invariablement il m'est répondu "on s'en occupe". Mais comme les choses perdurent j'entends de plus en plus ce "on s'en occupe" sur le ton de "circule, y rien à voir". Et bien aujourd'hui à travers ce reportage photo, il y a à voir ! Et il y a à voir ce que les journaux, les guides et les discours officiels négligent le plus souvent de nous montrer. Oser regarder la vérité du présent, c'est peut-être le début de la solution, c'est mon espoir en mettant en ligne ce reportage.
Sur la bande son vous pouvez entendre la voix de Michel Bouquet disant un texte de Victor Hugo, "Choses vues". C'est un extrait d'un double CD édité par la Bibliothèque sonore, Ed Frémeaux&associés.
Dans "Etudes sociales n°5" Godin écrivait ceci : "La question de l'habitation ouvrière est depuis longtemps à l'examen. Mais, jusqu'ici, on s'est en est occupé beaucoup moins au point de vue du bien être et de l'amélioration du sort de l'ouvrier, qu'au point de vue des avantages qui devaient en ressortir pour les capitaux engagés dans ces sortes d'entreprises.... La parcimonie dans l'étude des plans a été la conséquence de ces considérations : l'idée préconçue d'un revenu direct et immédiat de ces maisons d'ouvriers, excluait un but social...Les préjugés s'entassent à l'envi pour faire de la maison ouvrière le contraire de ce qu'elle doit être; tout est calculé pour construire des quartiers refuges de misère et de pauvreté..". Voila, il écrivait ça il y a plus d'un siècle (bientôt 1-1/2), c'est toujours d'actualité et les bailleurs sociaux comme les marchands de sommeil se donnent la main pour que ça dure encore un bon moment. Ajout hiver 2011 : un éminent famillistèrien, Monsieur Patte, m'a signalé récemment une erreur sur le montage audiovisuel. Les photos du Familistère Landrecies qui sont dans le reportage ne représentent pas ce bâtiment (qui ne semble pas aux mains de marchands de sommeil bien qu'il soit assez dégradé) mais un bâtiment qui lui ressemble et qui est un peu plus haut dans la même rue, pratiquement en face de l'usine Godin. Monsieur Patte me dit que les famillistériens appelaient ce bâtiment "Le familistère Gallet". Est-ce par anti-phrase ou faisait-il partie d'un périmètre tardif du Familistère ? Monsieur Patte m'a confirmé qu'il est bien aux mains d'un marchand de sommeil. Par ailleurs les choses semblent bouger à Guise. Est-ce le résultat de l'audience de ce reportage ? Il semble que le Vieux moulin que l'on voit aussi dans le reportage a été récemment acheté par la ville de Guise pour être démoli. Au printemps prochain je ferai le point sur ce blog sur la question des marchands de sommeil et de l'habitat dégradé à Guise
J'ai parlé de ce film il y a quelques semaines sur ce blog, ne ratez pas ce ciné-débat :le mardi 1° juin 2010 au cinéma de VERVINS à 20h, autour du film documentaire « le temps des grâces » organisée par le CMR de l'Aisne (Chrétiens dans le monde rural). A la suite de la projection, le débat sera animé par Lucien BOURGEOIS (Ancien Directeur du service Economie de l’APCA).
Vous pouvez lire (ou relire) ce que j'en ai dit en cliquant sur :
Portrait de Marc Bloch, photo prise sans doute dans les dernières années de sa vie.
(il est fusillé à Lyon le 16 juin 1944 à la veille de la libération, il alors 58 ans)
La Picardie, le département de l'Aisne et la ville de Bohain s'honoreraient* de se souvenir de la grande et belle figure d'un des historiens les plus éminents du siècle passé, Marc Bloch (1886-1944). Au moment du déclenchement de l'offensive allemande, il y a 70 ans, le 10 mai 1940, il est à l'Etat-Major de la 1ère armée française qui, depuis l'automne 39, est "logé" à l'école de filles de Bohain-en-Vermandois. C'est un engagé volontaire, il n'était pas mobilisable compte tenu de son âge, 53 ans, à la déclaration de guerre. Il a déjà fait toute la guerre de 14-18 dont il est sorti capitaine après avoir été cité 4 fois à l'ordre de l'armée et reçu la Croix de guerre.
Marc Bloch, photo non datée. Le numéro qui figure sur son képi est celui du régiment d'infanterie où il a combattu en 14-18
Il a été affecté à la direction du service des carburants de l'armée la plus mécanisée du front, celle qui doit entrer en Belgique dès que les troupes allemandes y pénétreront. Curieuse affectation pour un intellectuel qui avait espéré être affecté comme officier de renseignement et de liaison avec l'armée anglaise ! La bureaucratie militaire signe, dans cette affectation, l'aveu des prolégomènes du désastre qui va suivre. Il remplit cependant avec compétence et minutie cette tâche d'organisation logistique si vitale pour une armée mécanisée vouée au mouvement. Son zèle et sa compétence seront cependant peu utiles à cette 1ère armée qui va être très vite prise au piège de l’encerclement dans la poche de Dunkerque d’où Marc Bloch parvient à s’embarquer, in extremis, pour l’Angleterre, pour retour immédiat au front via Cherbourg. Aux armées comme dans le civil il est un intellectuel républicain passionnément engagé dans son époque « l’histoire – dira-t-il – se nourrit des questions du présent ». A Bohain où il a passé l’essentiel de la « drôle de guerre », il résiste à l’atmosphère émolliente de l’attente et d’une petite société d’Etat-Major où la compétence et la motivation ne surabondent pas, en mettant en jeu les qualités d’observation et d’analyse qu’il a développées dans son métier d’historien : « un historien –dit-il, en parlant de cette période – ne s’ennuie jamais ».
Il tirera de cette expérience, dès l’été 40, un texte qui est sans doute le diagnostic le plus pertinent des causes de la défaite. Sous le titre « L’étrange défaite » le livre ne sera publié qu’à la libération car il ne souhaitait pas le voir édité dans une France occupée. Dans ce livre il ne se contente pas d’analyser les causes militaires du désastre de 40, inadaptation de la stratégie, lenteur d’une bureaucratie militaire imbue de suffisance, incompétence du commandement, il réfléchit aussi et surtout aux faiblesses de la société française qui a produit cette machine de guerre inadaptée. Sur beaucoup de points son diagnostic reste d’ailleurs terriblement d’actualité. Ses développements sur le mode de cooptation et de sélection de nos « élites dirigeantes », sur les faiblesses et les valeurs de notre système éducatif, pourraient encore aujourd’hui inspirer des programmes audacieux de réforme.
Au moment de l’entrée en guerre il est sans doute l’historien médiéviste le plus remarquable de sa génération même si la Sorbonne, où ses origines « israélites » et sa pensée novatrice ne lui font pas que des amis, a tardé à promouvoir ses mérites. En 1929 il a fondé, avec Lucien Febvre, la revue Les Annales d’histoire économique et sociale. C’est l’acte fondateur d’une école dite « des Annales » qui va renouveler profondément la recherche historique française et l’ouvrir au grand large du monde : l’histoire s’ouvre à l’anthropologie en s’intéressant aux mentalités, à la sociologie en prenant en compte le jeu des acteurs sociaux, à l’économie en interrogeant les cycles et ruptures de la vie économique, à la dynamique spatiale des échanges et des assujettissements… pour dire bref, à une pratique interdisciplinaire de l’histoire. Cette école des Annales va devenir la filiation intellectuelle des historiens les plus remarquables de la génération suivante : Fernand Braudel (qui a beaucoup compté dans ma propre formation), Georges Duby, Jacques Le Goff, Le Roy Ladurie, en seront, parmi beaucoup d’autres. Elle donnera à la recherche historique française un prestige intellectuel de premier plan.
Marc Bloch est aussi une figure remarquable de la résistance au nazisme. En juin, déguisé en civil, il parvient à échapper à la capture et à rejoindre la « zone libre ». En octobre 40, il est déchu de son métier d’enseignant-chercheur par les premières lois antijuives de Vichy. Par exception « pour services exceptionnels rendus à la science » cette déchéance sera par la suite annulée par une mesure d’exception qui concerne une dizaine d’universitaires. Il enseigne alors à Clermont-Ferrand et à Montpellier tout en organisant pour « Combat » les premiers réseaux résistants du Languedoc. Il plonge ensuite dans la clandestinité avec le groupe « Francs tireurs » dans la région lyonnaise. Il est arrêté et torturé par la Gestapo à la prison de Montluc au printemps 44. Il est tiré de la prison pour être fusillé le 16 juin 1944 à quelques semaines de la libération qu’il sait proche. Il a ces mots de réconfort pour un très jeune homme qui fait partie du groupe promis au peloton d’exécution et qui pleure: « ils vont nous fusiller, n’aie pas peur, ils ne nous feront pas mal. Cela ira vite ».
En épigraphe à « L’étrange défaite » il avait écrit cette citation du Polyeucte : « je ne hais point la vie et j’en aime l’image. Mais sans attachement qui sente l’esclavage »
* Depuis lors, la ville de Bohain a accepté la mise en place, à l'entrée de l'ancienne école de filles, rue Marcelin Berthelot, un panneau qui rappelle ce séjour de Marc Bloch
Conseils de lectures : « L’étrange défaite » de Marc Bloch, collection folio-histoire «L’histoire, la guerre, la résistance » par Marc Bloch (regroupe une bonne partie de ses écrits) Collection Quarto – Ed Gallimard
En ce jour du 10 mai, et à 70 ans de distance, je pense aussi à mon père qui était, simple soldat, engagé volontaire lui aussi (il avait été réformé en 34 pour constitution fragile), et qui était sur le front près de Longwy, sur la frontière luxembourgeoise, ce jour là. Il servait dans le 25 ème GRCA, un groupement de reconnaissance mobile assez fortement motorisé (c’était une innovation car la mobilité était alors rare dans l’armée française).
Cette unité devait s’opposer, en entrant au Luxembourg, à l’avance allemande, tandis que le gros des troupes restait à l’abri de la ligne Maginot. L’armée allemande pour protéger la course Est-Ouest de ses divisions blindées vers Sedan, leur opposa des troupes aguerries, nombreuses et lourdement armées et le 25 ème GRCA, unité légère, dut, au bout de trois jours de combat et en essuyant de lourdes pertes, se replier derrière la ligne Maginot.
Ce groupement sera ensuite envoyé sur le front de la Somme, de l’Aisne et de l’Oise et il fut à l’avant garde des combats lors de l’ultime offensive allemande dans le triangle Roye-Chauny-Pont-Sainte-Maxence où il sera décimé en couvrant la retraite du gros des troupes. Les survivants, dont mon père, parviendront à échapper à l’encerclement et à franchir la Loire. Mon père m’a laissé un journal de sa campagne de France, je le publierai peut-être, au fil des jours, sur ce blog.
Parmi les visages, les voix, les mots fondateurs, croisés quelques instants ou quelques années et qui vous accompagnent ensuite toute une vie, la voix de Jean Oury (psychiatre et fondateur avec Tosquelles du courant de la psychothérapie institutionnelle) est pour moi de premier plan. Je pense à lui, à ce qu'il m'a fait comprendre des combats nécessaires, chaque fois que prennent le dessus dans l'actualité comme au plus quotidien, la stigmatisation sécuritaire de la maladie mentale et des "classes dangereuses", le fétichisme des "business plans" et du veau d'or, la chose publique réduite à la fabrication de parapluies toujours plus criards et mortellement revanchards. Alors j'ai déjà parlé de lui brièvement sur ce blog à propos du climat de notre assemblée régionale, c'était bien léger, mais peu vous importe, à vous lecteurs de ce blog, le cheminement intime et politique de cette rencontre. "Je est un autre" disait Rimbaud, et même tous les autres dans la joie et la douleur. Une des ambitions de ce blog est de faire entendre, à qui voudra, les voix que j'ai aimées, celle là est bien vivante, écoutez là si ça vous chante. Si vous voulez ensuite en savoir plus sur Jean Oury, vous trouverez une bonne approche sur Wikipédia.
Si le sujet vous a interessé quelques pistes de lecture :
Histoire De La Borde, Dix Ans De Psychothérapie Institutionnelle à La Clinique De Cour-Cheverny
Ed. Recherches (Revue) - 1976 Auteur collectif, dessins de Francis Bérezné (c'est sans doute épuisé mais on le trouve facilement d'occasion sur internet)
A QUELLE HEURE PASSE LE TRAIN…Conversation sur la folie.
La première fois que j'ai rencontré François Eberlé il marchait sur les traces de Robert-Louis Stevenson dans la vallée de l'Oise et venait vérifier que j'étais bien le sonneur des cloches que Stevenson avait entendues en 1876 durant son voyage en canoë sur la Sambre et l'Oise. Il fut dépité d'apprendre que le hameau où j'habite etant privé de cloches depuis la révolution, je ne pouvais être ce carillonneur... Cette histoire m'ayant beaucoup rajeuni nous sommes devenus amis.
J'étais à son concert du 1er mai où il a chanté à Sains-Richaumont en compagnie de Marie (voix et violoncelle) et Thomas Eberlé (voix et guitare), avec, au violon, Renaud Marin. J'ai filmé pour vous le final de ce concert une chanson où François rend hommage à Jacques qui a tenu longtemps une taverne à Boué où aimaient à se retrouver beaucoup de musiciens et où j'ai, personnellement découvert de jeunes musiciens écossais eux aussi inspirés par Robert-Louis Stevenson.
J'ajoute que François a été l'inventeur d'un éphémère festival Stevenson en Thiérache qui fut l'occasion d'échanges fort sympathiques avec l'Ecosse des musiciens et des sociétés savantes stevensonienes. La récupération institutionnelle de ces impulsions n'a jusqu'à ce jour accouché que de souriceaux, et de toute façon, l'idée elle même est en grande partie hypothéquée par la déshérence où a été laissé depuis plus de 4 ans le canal de la Sambre à l'Oise (fermé pour non entretien des ouvrages, voir mes contributions précédentes sur le sujet). Cependant la nouvelle se répand tout le long des vallées de la Sambre et de l'Oise que de petits groupes de passionnés et de bénévoles travaillent à des projets locaux où le voyage et le livre, si remarquable, de Stevenson sont remis en mémoire pour impulser des énergies nouvelles. Du côté du canal il se dit aussi qu'un déblocage serait à l'ordre du jour : l'absence de communication des autorités sur le sujet fait que la vigilance des riverains comme des amis de Stevenson reste d'actualité.
PROCHAIN CONCERT de François Eberlé : Lille Le Biplan à 22h le 28 mai 2010 Entrée: 5,5 euros (voir aussi son site que j'ajoute en lien sur ce blog)
Aujourd'hui je serai bref, je suis en déplacement en Belgique pour soutenir le moral de ceux, de tous les bords, qui détestent les barbelés aux frontières linguistiques. Avant de partir j'ai eu le temps de filmer Jean-Pierre Balligand aux festivités du 1er mai au Familistère de Guise. Je vous livre le meilleur de son discours inaugural, le moment où il parle de l'actualité de l'œuvre de Jean-Baptiste André Godin, écoutez le.
Il y a quelques jours j'avais écrit une petite contribution du même tonneau (ah Dieu que tonnelier est un beau métier! Quand j'étais gosse et qu'il tonnait dans le ciel, les soirs d'orage, ma grand-mère disait "c'est le bon dieu qui remue ses tonneaux") sur le blog d'Emmanuel Mousset où je me risque parfois à écrire... Je vous reparlerai du Familistère quand je rentrerai de Belgique. Pour l'heure en pensant à la Grèce à ce qu'elle nous a apporté (l'idée de l'Europe et de la Démocratie, ce n'est pas rien), j'ai très mal à l'Europe et j'ai été plutôt heureux que Balligand rappelle ces choses et d'où vient le mal en ce 1er mai 2010.
C'est une trouvaille sur la toile de mon épouse qui aime les artistes qui nous font entendre la musique du monde sur des radios comme arte radio ou silenceradio. Il y a quelques jours elle m'a trouvé sur la toile un petit bijou : un reportage sur un ami de jeunesse devenu apiculteur et réalisé par son fils ; Samuel Mittelman. Si vous cliquez sur la petite abeille ci dessous vous pourrez écouter ce document sonore remarquable. Faites le à un moment où vous avez du temps devant vous car ce n'est pas un court-métrage. Rien ne vous empêche aussi de commencer par en écouter un petit bout. Comme c'est une radio qui ne fait pas dans la réclame elle vous laissera le temps de respirer et de butiner à votre convenance.
J'ai pensé à vous faire partager ce moment en rentrant, hier soir, d'une projection débat à Saint-Quentin autour du documentaire de Coline Serreau : "Solutions locales pour un désordre global". Débat qui était animé par Emmanuel Mousset en présence de personnalités de l'Ecologie Politique picarde.
Je vous ai fait l'éloge, il y a quelques semaines, d'un film qui lui est proche: "Le temps des grâces" de Dominique Marchais. On retrouve dans le film de Coline Serreau une partie des intervenants du "temps des grâces" et notamment le couple Bourguignon si remarquablement attentif à la question de la destruction et de la régénération des sols. Le film de Coline Serreau a disposé de moyens de production importants ce qui lui a permis de développer son sujet notamment en Inde, au Brésil et en Afrique d'où elle a ramené des témoignages remarquables. Son film m'a beaucoup appris sur la guerre sans merci des grands groupes semenciers pour accaparer et détruire la biodiversité et assujettir la paysannerie mondiale à son économie mortifère. On y voit aussi les résistances qui s'esquissent et l'inventaire des coopérateurs qui opposent la culture, la conservation et le partage des variétés anciennes, à cette industrie de mort est très convaincant, comme l'exposé de leurs difficultés et de leurs espoirs. C'est une partie du film qui m'a beaucoup fait penser à mon épouse, inlassable glaneuse et partageuse des graines qu'elle récolte dans notre jardin, de préférence sur les plantes locales et sauvages. Le film est très attentif justement au rôle primordial des femmes; dans les civilisations agraires, dans la gestion de ces semences et avec quelle brutalité elles en sont aujourd'hui dépossédées.
Alors oui allez voir ce film, mais allez voir aussi "Le temps des grâces" qui paradoxalement remplit mieux le programme qu'annonçait le titre du film de Coline Serreau ; "solutions locales..." parce qu'il donne davantage la parole aux agriculteurs qui nous sont les plus proches. Le film de Dominique Marchais a aussi la qualité d'être par certains aspects moins manichéen parce que la dénonciation des coupables (certes fort utile) y est moins présente que la réflexion sur "comment nous en sommes arrivés là" et "que faire".
Un jeune agriculteur de Thiérache qui a lu mon billet sur "le temps des grâces" fait son affaire d'organiser en juin une projection de ce film à Vervins, je vous en donnerai des nouvelles.
Petit miracle de la toile, retrouver Monica Hermosilla, une amie chilienne rencontrée lors de l'épopée du "Tren de la salud", torturée à mort après le coup d'Etat de Pinochet, sauvée in extremis des geôles de la dictature, grâce à l'action conjuguée d'un comité de soutien (où les frères Joxe déployèrent beaucoup d'énergie et la générosité de leur entregent), et des ambassades de France et de Belgique (Monica avait la chance d'être chileno-belge). De retour à Santiago de Chile elle chante, sur cette vidéo filmée en 2004, lors d'une manifestation devant la villa Grimaldi (lieu de torture et d'assassinat sous la dictature) pour réclamer qu'un lieu de mémoire soit créé dans ce lieu en hommage à ceux qui y furent martyrisés et assassinés. Et qu'est-ce qu'elle chante ? Un cri d'amour, un formidable pied de nez aux bourreaux : "LA VIE en ROSE"... ils ne l'ont pas détruite ! Ecoutez la, c'est une bien belle personne. Comme Alice dont je vous ai parlé il y a peu.
On sait que nos amis néerlandophones sont nombreux, depuis quelques décennies, à se fixer en Thiérache. Dans certains villages ils sont même en passe de devenir majoritaires. C'est une population industrieuse, créative, entreprenante, qui contribue à rajeunir nos villages et ils sont généralement bien accueillis autour de nos églises fortifiées où leur dynamisme est apprécié. C'est pourquoi la récente sortie, devant la presse, du président de l'amicale des néerlandophones de Thiérache, François Pirette, en a surpris plus d'un :
Interrogé par la presse régionale Jean-Pierre Balligand a rappelé qu'au temps de Jules César la Picardie était belge. "Nous étions même, si j'en crois ce qu'a écrit Jules César, "les plus braves de tous les peuples de la Gaule". Ces revendications de la minorité néerlandophone, a-t-il ajouté, rendent inévitable le rattachement de la Thiérache - et peut-être même de la Picardie entière - à la Wallonie.
Ne manquez pas de lire aussi le billet précédent où la truculence de l'âne et de la langue picarde ne manqueront pas de vous éclairer sur ces querelles linguistiques !
Le RP Maurice Lelong o.p. en Provence dans les années où il publie la "Célébration de l'âne". Ici en compagnie d'Asinella, ânesse ramenée de Sardaigne pour les enfants de son éditeur Robert Morel.
Photo : Odette Ducarre
J'ai déjà raconté, sur ce blog, ma rencontre avec avec le Père Maurice Lelong et donné des extraits de sa "Célébration de l'andouille" où il évoque des souvenirs de son enfance picarde. Dans sa "Célébration de l'âne" il conte également des souvenirs d'Estrées petit village du Vermandois dont il était originaire. Il situe souvent Estrées, ce que ne lui pardonne pas, semble-t-il encore aujourd'hui, une partie de ses compatriotes,..en Thiérache. Et certes, en parcourant l'ancienne voie romaine qui traverse le village, il n'y a pas loin du Vermandois à la Thiérache mais surtout les habitants d'Estrées ne devraient pas trop se formaliser de cette géographie sentimentale qui lui vient surtout de son amour du fromage : "la merveille de Maroilles" disait-il plaisamment...C'est une histoire que je vous conterai un autre jour. Pour l'instant lisez ce qu'il dit des ânes de Joseph Lamy.
L'âne semble presqu'aussi nécessaire qu'un jardin pour commencer poétiquement la vie...la bonne composition de l'âne doit être pour quelque chose dans cette complicité secrète. Quoi qu'il en soit de ce problème émouvant et insoluble des ânes et du cœur de l'homme avant qu'il ne se gâte, les miens étaient moins bien harnachés que ceux qui déambulent derrière le Palais de l'Elysée.
Y eut-il jamais quelque part, en cette vallée de larmes, un enfant assez disgracié pour n'avoir pas eu, parmi les merveilles de ses premiers ans, un âne ?
Je dois reconnaître qu'il n'était pas question (à Estrées) de monter sur leur dos. On obtenait encore d'un valet compréhensif qu'il vous hissât en croupe, sur une énorme jument quand il la menait à l'abreuvoir que nous appelions : Flot. Mais nous n'imaginions pas que Joseph Lamy pût jamais nous mettre à califourchon sur un de ses ânes.
C'était le seul fermier du village qui utilisât ces bêtes sur des terres lourdes, vouées à l'assolement du blé et des betteraves. Ainsi les années de sécheresse on se lamentait sur la récolte des betteraves qui avaient souffert, mais quand le ciel avait prodigué la pluie d'été néfaste aux céréales, l'on répétait que depuis trente ans le blé n'avait été si misérable, et l'on se gardait bien de se féliciter de l'abondance des betteraves. De la sorte, on était toujours assuré d'avoir un sujet de plaintes contre les éléments, ce qui est bien indispensable à l'équilibre des humeurs dans la rude vie paysanne.
L'homme aux ânes était en marge de la haute société des cultivateurs. Il avait fait son service militaire dans les chasseurs d'Afrique: sept années consécutives sans revoir son clocher! Il avait épousé, sur le tard, une institutrice qui avait délaissé l'Enseignement pour cette ferme miniature exploitée petitement avec trois ânes. Ils étaient attelés en flèche : Martin, l'étalon, en tête comme il convient, suivi des deux ânesses, la plus replète dans les brancards. Les instruments aratoires - charrue, herse, rouleau, charrette étaient proportionnés à ce modeste équipage. Le cavalier démonté cheminait en serre-file, pesamment, et avait fort à faire pour maintenir l'attelage en droite ligne. Martin avait, en effet, une fâcheuse tendance à prendre la position transversale. On aurait cru quand, tout à trac, il avait réussi son coup, qu'il était fier de lui, et c'est alors qu'il poussait un hi-han joyeux, triomphal, qui retentissait à travers tout le village.
A l'encontre de l'Académie, qui voudrait abusivement limiter son usage à l'infinitif et aux troisièmes personnes du présent de l'indicatif, du futur et du conditionnel, nous conjuguions tous à qui mieux mieux, depuis le lait maternel, le verbe braire sans nous aviser que le mot pourrait s'appliquer à un autre que l'enfant.
J'ai été élevé dans la langue de Joinville : « Quant les enfans aus Sarrasines breoient, elles leur disoient: tai toy, tai toy, tai toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.». Hormis l'imparfait, qui était en « in », jusqu'à l'âge de dix-sept ans je disais comme le Sénéchal «querre» pour: chercher, et «braire» pour : pleurer: «Grant pitié estoit d'oïr brere les gens».
Le jour mémorable où mon père, ayant coiffé le haut de forme de son mariage - les pauvres gens faisaient cette folie! - que nous ne connaissions que sous le nom de capieu-buse, voulut m'embrasser avant de partir à je ne sais quelle cérémonie, je crus que cette chose sinistre annonçait la fin des temps, et je poussai de telles clameurs que dix ans plus tard on m'en rebattait encore les oreilles.
Donc, pour parler comme à Paris, le braiment de l'âne Martin me remplissait de stupeur et de mélancolie. Je sais qu'il est de mode d'en rire. Ce long cri qui se dévisse comme une lunette marine pour porter plus loin, qui monte du tréfonds des tripes pour s'épanouir, s'étaler, indécent, gâchant le silence définitivement, hors de tout registre ou plutôt mêlant tout, car il y a de l'acclamation. du désespoir, de la vocifération et du lamento funèbre dans cet appel déchirant, passe pour être comique. La voix pathétique de l'âne de Joseph Lamy ne me faisait pas rire : j'en étais transi comme au bord d'un mystère effrayant et sans fond.... .
Les deux ânesses n'avaient point de personnalité digne de l'attention d'un mémorialiste.
Cédant au travers que je viens de m'employer vertueusement à dénoncer, comme il arrive chez les redresseurs de torts, je dois sans doute prêter aux ânes d'Estrées le caractère taciturne de leur maître dont je ne parviens pas à me ramentevoir - ainsi que nous disions au village depuis le XIIe siècle jusqu'à l'aurore du vingtième, pour : « rappeler à la mémoire» - d'avoir jamais ouï la voix autrement que pour héler, guider, gourmander, encourager ses bêtes. C'était un homme sombre et solitaire, et l'engeance asine participait, dans l'opinion que je m'en étais forgée, de cette sévérité. Voilà pourquoi mes rapports avec les ânes furent d'abord distants et empreints de je ne sais quelle réserve d'ailleurs favorable au sentiment du sacré. A quoi tiennent les choses en ce bas monde! C'est ainsi que le plus humble des serviteurs m'est apparu d'abord dans un nimbe de protection qui le rendait plus inaccessible que les puissants boulonnais dont l'odeur âcre domine les parfums de mon enfance.
Je devais, plus tard, revenir de ce préjugé mais un éclaircissement me paraît nécessaire sur les mérites comparés de l'âne et du cheval.
Monsieur de Buffon, qui écrivait pour l'éternité, a écrit que « l'âne est d'un naturel aussi sensible, aussi patient, aussi tranquille que le cheval est fier, ardent, impétueux ... ».
Je ne me donnerai pas le ridicule de défendre, contre M. de Buffon, la sensibilité du cheval dont l'auteur de l'Histoire Naturelle a l'air de faire l'apanage de son frère supérieur. Si l'âne est plus sensible que le cheval, il ne le laisse guère transpirer. Mais cette vertu est généralement plus manifeste quand elle est à fleur de peau que lorsqu'elle est au fond du cœur.
Quant à la patience et à la tranquillité, reconnaissons au moins que l'âne ne s'exalte pas. Il faudrait dire qu'il est revenu de beaucoup de choses, et tout particulièrement du mythe de la gloire auquel le cheval de cavalerie sera bientôt, avec ceux qui sont dessus, et notamment ceux qui paradent en tête, dans les revues, sabre au clair, le dernier représentant.
Le cheval tient compte des personnes et ne se prête qu'à celui dont il a éprouvé qu'il pouvait pour le moins le traiter d'égal à égal. Mes expériences sont concluantes à cet égard.
L'âne est pénétré d'un sentiment profond de l'égalité foncière des vivants provisoires. Il sait que tous ceux qui trempent dans une commune condition, s'ils ne sont pas égaux devant la loi, contrairement aux Principes de 89, se retrouvent' en définitive confondus devant la vie. Il souscrirait au chœur des Troyennes, quand Euripide leur fait proclamer : « Nous aimons les croire sages, les puissants de ce monde, nous les mettons au-dessus de nous, ils commandent et nous obéissons... A vivre près d'eux, nous constatons qu'eux non plus ne sont rien.».
Cela s'appelle, sauf erreur de ma part, Sagesse.
Ce terme m'induit à glisser ici un mot de cet objet de dérision : les oreilles de l'âne, les fameuses longues oreilles !
On sait ce qu'une tradition, dont j'avoue que je n'ai pas eu le courage d'étudier les sources, en a fait pour stigmatiser les cancres. Cela doit être une vieille affaire : « Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne », susurraient les roseaux qui devaient parler au nom de l'opinion publique ignoble, bête et lâche. ...
Mais la croix d'infamie devint un signe de gloire. L'âne dérisoire occupa la toute première place, et l'ombre de ses longues oreilles se découpe sur le fond de la crèche.
La Sagesse de l'Asie nous conforterait dans la haute idée qu'il faut se donner de cette particularité. Le Bouddha parvenu à l'Illumination et qui porte sur son front le grain des Sages, est représenté avec des oreilles qui pendent jusqu'aux épaules. Au Japon de mon cœur, dont la spiritualité de pauvre s'accorderait à merveille avec celle de l'âne, qui n'y fut guère introduit, le lapin est l'animal intelligent, à cause de ses oreilles. Au pays du Soleil Levant, comme en Chine, chacun voit avec les yeux de l'enfant et de la poésie, c'est-à-dire pour toujours, les longues oreilles du lapin dressées dans le disque parfait de la lune en son plein: elles doivent recueillir le silence éternel des espaces infinis qui effrayait tant cet homme de l'ouest qui pensait trop et s'inquiétait encore de son «moi », cause de tous les troubles.
Y HAN! On se doute bien, allez, que cela ne va pas faire sérieux, sérieux, d'annoncer un chapitre du Traité de l'Ane - Summa asinina - dans la langue même du sujet, au prix d'une entorse à l'orthographe classique du mot que M. Littré ignore superbement, mais que le Grand Larousse transcrit Hi-Han, onomatopée. S'il ne l'a déjà subodoré, le lecteur de Célébration de l'Ane saura pourquoi l'i grec s'imposait ici.
Grâce à son initiale, l'Ane ouvre la marche des mots dans les dictionnaires comme il a coutume de le faire au Sahara en précédant les chameaux en tête de la caravane. On est bien aise d'avoir le Zèbre pour clôturer le défilé. En vérité, l'âne devrait venir à l'avant-dernière place de l'alphabet, à cause de ses oreilles.
Quoi qu'il en soit de cette affaire épineuse autour de laquelle je n'instituerai pas ici de querelle, il est certain que l'âne de mon enfance boréale fut un animal exceptionnel et quasiment exotique.
Je devais m'éprendre de lui longtemps plus tard, en baguenaudant autour de cette mare mare nostrum - ou « flot » selon ma langue maternelle, et dont l'orthographe a été la croix de mon enfance écolière. Avec l'olivier, qu'on célébrera quelque jour comme il le mérite, l'âne possède en effet la Méditeran... la Méditerann ... enfin la Méditerranée.
N'hésitons pas à l'affirmer : pour connaître l'âne dans l'intimité il faut faire avec lui le tour de la Méditerranée.
Maurice Lelong, o.p., Célébration de l'âne, Robert Morel Editeur, maquette d'Odette Ducarre
Et puis, en terminant ce billet sur l'âne, comment ne pas évoquer le film si magnifique de Robert Bresson: Au hasard Balthazar, alors, pour mémoire, à regarder, un petit extrait du film, et un autre film où Godard dit ce qu'il en pense.
Le ciel est par dessus le toit si bleu, si calme Nulle trace d’avions dans le ciel, repos de l’âme En déroute, la réaction ! Avachis, quadri bi, réacteurs ! Ahuris, les grands prédateurs, reu regardent passer les trains : c’va durer jusque Saint-Glin-Glin ? Oui, oui, oui, des trains ralentis et surtout arrêts garantis, les sentiers le long des ruisseaux, et lenteur des doux coches d’eau, des ânes pour les lourds fardeaux ! Qu’il vienne, qu’il vienne le temps des mongoles fières Qu’il vienne et qu’il revienne, le temps qui nous déprenne.
Les francs maçons dans l'Aisne, un pouvoir occulte ? Couverture de l'édition régionale de l'Express
Il y a eu plusieurs âges de la franc-maçonnerie. Au 18ème, quand Mozart en était, dit-on, et j’aime beaucoup « la flûte enchantée » ou sa messe maçonnique, c’était le lieu où se retrouvaient toutes les élites réformatrices de l’époque des lumières qui ne supportaient plus l’absolutisme royal et les dogmes coulés dans le bronze. Ils tendaient vers une spiritualité laïque, pour les moins imaginatifs ça se réduisait à faire tourner les tables. Ils ne bouffaient pas encore du curé : c'aurait été de l’anthropophagie car qu’une bonne partie des loges était alors composée d’évêques et de chanoines (les bonnes sœurs et les curés de campagne pouvaient aller se faire rhabiller).
Sous la restauration et l’Empire (le second) la franc maçonnerie est surtout saint-simonienne : elle investit les bénéfices de l’industrie et du grand commerce dans la religion du progrès technique, des chemins de fer et de l’industrie lourde. Les évêques et les chanoines ont déserté les loges mais dans l’aventure coloniale francs maçons et missionnaires feront plutôt bon ménage, sauf quand les curés se mettront à prôner le respect de l’indigène voire la décolonisation. Il y aura alors de la fâcherie dans l’air, et plus si affinités.
A la belle époque des années 1900, la franc-maçonnerie vire à l’anticléricalisme militant (tout en singeant les liturgies cléricales). Cette hostilité militante tient pour une part au fait que l’Eglise s’est alors enferrée dans des postures morales, sociales et politiques d’arrière garde mais aussi, chose moins dite, au fait qu’elle est soupçonnée de mollesse sentimentale par une gauche républicaine virile et patriote qui rêve de revanche et supporte mal de voir la gent féminine continuer à aller à vêpres. Les congrégations seront stigmatisées au moment (salutaire) de la séparation de l’Eglise et de l’Etat pour des motifs aussi louches que les jésuites au 18ème : on leur reprochait officiellement leur hostilité au gallicanisme (la main mise de l’Etat sur la sphère religieuse) et officieusement les colons et les commerçants au long cour de la traite esclavagiste, supportaient surtout très mal leur internationalisme et leur défense des sociétés indigènes.
La guerre de 14-18 provoque une pause dans ces hostilités intérieures : le zèle que met l’Eglise à soutenir le moral des troupes et à bénir les massacres de masse lui vaut un regain de respect même chez les francs-maçons. L’entre deux guerre ne sera pas une période faste pour la franc-maçonnerie bien qu’elle continue à fournir ou à fédérer une bonne partie des élites républicaines, notamment chez les radicaux.
Pétain n’a pas été réglo avec les frères dont un fort contigent, parlementaire, lui avait voté les pleins pouvoirs. Il en fait un de ses boucs émissaires favoris. Le fascisme d’inspiration païenne et nihiliste n’aimait pas les cléricatures fussent-elles laïques, il visait une mobilisation totalitaire des consciences, des énergies des imaginaires. Ils seront persécutés et parfois déportés. En moins grand nombre cependant que les Juifs, les Tziganes, les Slaves et les malades mentaux.
Après guerre ils auront un petit passage à vide mais de Gaulle leur fournira une figure à qui s’opposer : on le soupçonne d’être maurrassien, crypto royaliste, bigot. Et puis il a donné, c’était dans le programme du CNR, le droit de vote aux femmes ! Par décret signé à Alger de surcroît, un vrai dictateur ! Dans ma jeunesse j’ai entendu des directeurs de collèges ou de lycées qui portaient fier à leur boutonnière leur allégeance maçonnique dire, sans rire, que « de Gaulle avait donné le droit de vote aux femmes parce qu’elles votent comme le curé leur dit de voter ». Ils admiraient aussi la virilité d’un Guy Mollet qui se fit élire sur un programme de paix en Algérie et y envoya le contingent pour des opérations qui – disait-il- n’étaient pas « de guerre ». On avait trouvé un nouveau mot qui était la « pacification » comme aujourd’hui on parle de « techniciens de surface » (les conséquences étaient plus lourdes). Les « frères » aimaient d’autant moins les curés, dans ces années là, qu’on en croisait pas mal au PSU.
Alors aujourd’hui on leur reproche leur clandestinité, une pratique de « boutique obscure », et, franchement elle ne me paraît pas plus patente que dans la plupart des groupuscules politiques, syndicaux ou professionnels. Personnellement j’y vois une sorte de groupuscule pour notables où se rencontrent une bonne partie du haut du panier de la classe politique et du monde économique. Ça a la même fonction qu’avait la cour sous Louis XIV, c’est un lieu de socialisation où les participants peuvent vérifier qu’ils se détestent mutuellement tout en s’accordant sur le fait qu’ils ne se feront pas de misères irrémédiables. C’est le lieu où se fixe sans doute une sorte d’ « éthos » de classe (comme disait Bourdieu), à ce titre c’est un espace de pacification, une fois passée l’épreuve des joutes électorales. Ne pas en être, quand on a quelque ambition locale, peut à l'occasion exposer à quelques désagréments : mon ami Daniel Dormion, ancien maire de Bohain et promoteur de la Maison Matisse, en a fait, à ses dépens,la bien cruelle expérience, par exemple.
Dans le pire des cas c’est le lieu des petits arrangements souterrains où se forge le respect mutuel et les frontières des territoires de pouvoir (mais ont-ils vraiment besoin de ça pour exister ?), dans nos provinces, entre les petits patrons du BTP, de la grande distribution, de l'agro-alimentaire, de nos autorités consulaires, et la classe politique. A ce niveau régional le grand patronat des industries d’armement, des médias et de la finance, ne sont pas dans le coup, leurs intérêts se jouent à un autre niveau. La franc-maçonnerie s’identifie donc surtout, ce me semble, à la République provinciale des notables.
On m’a proposé un temps d’en être : j’ai dit non, merci, ce n’est pas pour moi. C’était sans animosité et je ne le regrette pas, bien que ça aurait peut-être – allez savoir – fait avancer la cause de mon élection à l’Académie française ! Il vaut toujours mieux rire de nos misères que de faire pleurer son public. Et je vous souhaite d’en rire plutôt que de trembler à l’ombre des pouvoirs occultes.
Les ânes aiment les chardons, et le fruit de l'égantier dont nous tirons le poil à gratter. J'habite un lieu où je protège ce piquant de la vie et j'écris pour opposer l'urgence du courage et de la réflexion à l'avachissement de l'époque.
En m'inspirant aussi de la patience, de la douceur, de nos amis les ânes. Modestine, l'ânesse de Stevenson, tiendra la plume à mes côtés. Les critiques et les contributions sont les bienvenues mais je préviens mes lecteurs que j'ai appris très tôt à porter fièrement le bonnet d'âne.